Marcher la région: « what’s in a name? »

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Joel Thibert

Le choix « Marcher la région » peut sembler s’expliquer de lui-même, mais nombreux sont ceux qui croient que « Marcher la région » est une bête traduction de l’anglais « Walk the région », un calque sans élégance, et ils sont plusieurs à fixer le regard sur le doigt sans daigner voir la lune qu’il essaie de pointer, c’est-à-dire, à s’enfarger dans le nom sans se demander s’il peut avoir une signification propre quelconque. Ironiquement, l’emploi transitif du verbe « marcher » est tout ce qu’il y a de plus français, malgré qu’il ne soit plus utilisé en France depuis le début du 18ème siècle. D’ailleurs, on recense des centaines de milliers d’occurrence du verbe marcher utilisé de manière transitive sur le web. Si on peut « marcher la terre » (45 700 occurrences), « marcher son chemin » (189 000 occurrences) et « marcher la ville » (59 000 occurrences), pourquoi ne pourrait-on pas « marcher la région » ?

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Lors de chaque éditions de cet évènement, je fais l’effort de sentir et de ressentir le territoire et cela m’a fait réaliser que ce qui compte, lorsqu’on marche pour marcher, n’est pas tant la « qualité objective » du lieu où l’on se trouve (c’est-à-dire, le côté « pittoresque » ou « grunge », selon qu’on s’identifie à l‘une ou l’autre de ces esthétiques) , mais plutôt la qualité de notre présence en ce lieu. Et en ayant cette pensée je me suis dit que le nom de Marcher la région était on ne peut plus approprié : nous ne marchons pas vraiment « vers » quelque chose, ni « sur » quelque chose ni même tout à fait « à travers » quelque chose. Nous appréhendons (au sens phénoménologique) la région directement mais sans autre motif et nous ne le faisons pas qu’avec nos pieds, mais aussi avec le reste de nos membres et avec toutes nos facultés de perception. Il est approprié de dire que nous « marchons la région »  parce que nous cherchons justement abolir la distance entre le percevant et le perçu, ou à tout le moins à en prendre conscience.

Il va sans dire, la ressemblance des deux noms (anglais et en français) est un atout indéniable, mais ce qui compte d’avantage c’est que le nom soit évocateur, qu’il fasse résonner quelque chose en la personne qui le prononce et qu’il n’ait pas besoin d’être expliqué. Pour ma part, après avoir traversé, parcouru, humecté, piétiné et senti Repentigny, Pointe-aux-Trembles, Montréal-Est, Anjou, St-Léonard, La Petite Patrie, la Main, St-Lambert, Greenfield Park et Brossard, je peux dire sans hésitation que je n’ai pas fait que passer par là. N’en déplaise aux prêtres de l’orthodoxie linguistique, j’ai bel et bienmarché chacun des ces lieux.