Laval – Les espaces publics en changement

L’image populaire de la région de Laval est sans doute celle du tout-à-l’auto et de la consommation de masse malgré la richesse de son passé agricole et de ses attraits naturels. À l’heure actuelle, considérant le foisonnement des projets d’envergure à Laval, il est pertinent de se questionner sur la place allouée à la socialisation au carrefour de la 15 et de la 440. Dans le cadre de la première édition hivernale de Marcher la région, le 16 janvier 2016, une dizaine de marcheurs ont profité de la bordée de neige pour se laisser guider par les traces dans la neige à la découverte de lieux vivants dans le centre d’activités de la Ville de Laval.

Vous avez sans doute entendu parler de la Place Bell en construction près de la station de métro Montmorency. Un complexe multifonctionnel attendu par les Lavallois comme un lieu de divertissement rassembleur. Ce centre culturel et sportif aura comme effet d’attirer des projets d’envergure. Parmi ceux en cours de planification, l’espace Montmorency et Urbania II. Un TOD majeur en développement pour la région métropolitaine, perçu par la Ville de Laval comme un “potentiel centre-ville à l’échelle humaine”. Ceux en faveur de ces projets voient ce pôle mixte comme une future destination régionale accessible par un transport à haut débit, et une alternative à l’automobile. Toutefois, certains voient le développement de ces projets comme la continuité d’un tout fragmenté, ne correspondant pas à un vrai centre-ville.

La zone centrale est vaste, composée de pôles de première importance pour les Lavallois éloignés les uns des autres et scindée en deux par l’autoroute 15. C’est donc dans ce secteur de Laval que nous sommes partis à la recherche d’espaces vivants et de traces de vie. La trame de fond, un territoire marqué par notre dépendance à l’automobile et un besoin viscéral de socialisation.

 

Entre espace public/privé et vie collective

 À la station Montmorency, l’image qui se révèle à nous est celle d’un terrain enneigé d’environ 650 000 pieds carrés, une page blanche près duquel se dessine le chantier de la Place Bell. À cette étape-ci, il est difficile de s’imaginer flâner dans le centre-ville projeté à la découverte de l’âme des lieux.

Près du McDonald, arrêt de rencontre 24 h incontournable pour une faune diversifiée, se trouve un secteur résidentiel défavorisé et enclavé dans lequel se trouve le plus grand complexe HLM de Laval. Un espace habité par 55 % de jeunes familles immigrantes. En suivant les traces dans la neige à partir d’un stationnement, nous avons découvert une des fresques réalisées par l’artiste Olivier Gaudette qui donne de la vie au paysage.

 

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Crédit photo : Geneviève Dubé

Une trace de vie rafraichissante au coeur du complexe Saint-Martin

Si l’on s’intéresse au passé des habitations Saint-Martin, on découvre une période moins reluisante. Depuis les initiatives concertées des nombreux acteurs ont permis de lutter contre le sentiment d’insécurité et d’isolement de cette population vulnérable par la création d’espaces de socialisation (BAAF) et de services (centre de pédiatrie sociale). Parmi les initiatives en place, le Bureau de consultation jeunesse (BCJ) a permis aux adolescents d’avoir un local pour se divertir. Comme en fait mention Johanne Lamer, une travailleuse communautaire du BCJ qui les supervise, cet espace leur permet de socialiser en faisant des activités positives “les gars aiment faire du sport tandis que les filles préfèrent les soirées pour organiser des activités de danse et de musique”. Au-delà du côté récréatif, l’intervenante soulève que c’est aussi l’occasion de “créer des liens de confiance pour parler de sujets d’actualité qui les touchent”. Ainsi, se divertir ces aussi nourrir notre besoin vital de socialiser, d’aller à la rencontre des gens pour s’entourer et s’ouvrir aux autres.

Pour se rendre dans la partie ouest de la zone centrale, traverser la 15 est une étape inévitable. Au loin, le Carrefour Laval apparait dans le paysage comme le mirage d’une île convoitée, entourée d’une marée d’autos. À l’intérieur, les jardins, les ” façades ” des commerces et l’aménagement convivial des aires de repos reproduisent l’atmosphère d’une rue piétonne. Le “climat contrôlé” permet de croiser un petit groupe à l’allure de retraités qui sirotent un café sur une ” terrasse ” et de voir des gens dans la moyenne qui se reposent et discutent un peu partout.

 

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Crédit photo : Geneviève Dubé

Les jardins remplis de vie du Carrefour Laval

Son compétiteur, le Centropolis, donne l’impression d’un fragment urbain en raison de ses commerces mixtes (boutiques, bars, restaurants, bureaux, et maison du tourisme) qui donne pignon sur rues ainsi que sa clientèle qui se renouvèle aux différentes heures de la journée. Conscient que le modèle traditionnel des centres commerciaux est désuet avec la progression des achats en ligne, celui-ci mise sur l’animation de son espace central en collaboration avec la Centrale des artistes. Par exemple, cet hiver, les familles qui possèdent l’équipement nécessaire ont la possibilité de patiner gratuitement sur la patinoire en compagnie d’animateurs déguisés et d’assister à la lecture d’un conte qui évoque l’histoire de ces mystérieux personnages, le tout, offert avec un chocolat chaud d’un commerçant de la place.

 

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Crédit photo : Léa Berger

La patinoire animée du Centropolis

D’un côté, l’aménagement des lieux publics/privés des centres commerciaux, intérieurs et extérieurs, contribue à augmenter l’interaction entre les gens pour une clientèle cible. Ils changent ainsi notre représentation d‘un espace à caractère public en rendant ces lieux ambigus. Tandis que d’un autre côté, les initiatives concertées des organismes communautaires sont essentielles pour développer une vie collective au sein de la communauté. Force est de constater que tout acteur confondu fait preuve de créativité en rendant ces lieux vivants par l’aménagement d’espaces de socialisation et la tenue d’activités facilitant les rencontres pour une population visée. En réalité, entre les espaces publics/privés et la vie collective, on a pu observer que la vie sociale est fragile dans le centre de la Ville de Laval et se développe sous l’impulsion d’initiatives privées et communautaires.

 

De noyau en noyau

Historiquement, dans les années 1800, la présence de la rivière des Prairies liée à la période florissante des activités du bois au Québec a propulsé le transport des cages de bois des Grands Lacs de l’Outaouais à Montréal jusqu’à Québec. Les cageux qui s’arrêtaient avant les rapides, vous reconnaitrez sans doute le célèbre Joe Montferrant, ont marqué notre imaginaire  et ont contribué au développement d’un centre urbain animé dans le sud-ouest de Laval, l’Abord à Plouffe. Un lieu d’activités où les citoyens, tissés serrés, se côtoyaient sur les chemins, à l’auberge et à l’église et où ils ont partagé, pendant près d’un siècle, les mêmes souvenirs de cette époque, maintenant révolue. Dans les années 1950, le développement de banlieues et la construction des boulevards et d’autoroutes ont eu comme impact de diviser le territoire et de déplacer progressivement les activités commerciales vers l’hôtel de ville, puis vers le centre d’activités au croisement de l’autoroute 15 et de la 440.

Aujourd’hui, les besoins en stationnement sont inévitables dans le centre névralgique de la ville et marquent plus particulièrement le paysage de son pôle commercial d’envergure régionale. Au centre de stationnements se trouvent de nombreux complexes résidentiels pour une clientèle plus aisée qui offrent des services et des lieux de divertissements pour se différencier. Exemple probant, près du Carrefour Laval se trouve une résidence pour ainés “actifs” qui nous permet de s’imaginer à 78 ans faire une descente en rappel le long de l’immeuble! Ainsi, la zone centrale laisse imprégner l’image d’un développement en noyau, des complexes dotés d’un cœur multifonctionnel entouré de stationnements.

Le 16 janvier dernier, nous n’avons pu observer que quelques traces de vie au cœur de la Place Saint-Martin, mais aussi près des stations de bus et dans les axes de déplacements vers la station de métro Montmorency et le terminus du Carrefour. Cela est tout à fait normal, car la zone centrale n’est pas aménagée pour être marché de noyau en noyau. Malgré la division de l’espace et la division sociale qui en découle, les diverses initiatives privées et communautaires rendent le maintien des liens sociaux à l’intérieur des noyaux possible et contribuent à leur développement.

 

Photo de couverture : Claudia Atomei